La crise sanitaire et l’essor du travail hybride ont souligné l’écart dans les attentes des différents profils en entreprise. Si certains ont besoin d’une flexibilité accrue, d’autres sont plus que jamais à la recherche de contact humain et de repères géographiques. Les managers et DRH évoquent cette difficulté profonde à trouver des synergies, dans une période où le management collaboratif et le travail 2.0 sont devenus la norme. Comment transformer cette richesse humaine en valeur ajoutée, ce qui aujourd’hui à l’aune d’un “retour à la vie normale” peut être source de tensions et d’incompréhensions ?

Pour tenter de répondre à cet enjeu du monde du travail actuel, Jordan Defas, HR Manager chez Sandoz (ex Le Slip Français) et Gabrielle Halpern, philosophe et spécialiste de l'hybridation et auteure du livre Tous centaures !: Éloge de l'hybridation ont échangé leurs points de vue lors de l’édition 2021 de l'événement L’Atelier des RH, organisé par Swile, PayFit et Gymlib.

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Notre rapport à l’hybridation n’est pas nouveau

Pour Gabrielle Halpern, l’hybridation est une notion beaucoup plus large que la simple opposition du numérique et du non numérique. “L’hybride c’est tout ce qui ne rentre pas dans nos cases, c’est le fruit d’un mariage improbable.” On retrouve l’hybridation dans de nombreux domaines de notre vie comme celui de la biologie ou de l’automobile. Ce concept s’est accéléré et banalisé avec la crise sanitaire mais a commencé bien avant. “Nos ancêtres les Grecs avaient imaginé le mythe du Centaure, une figure hybride à la fois humaine et cheval, représentant un personnage effrayant.” 

Selon la philosophe, l’hybridation dans le monde du travail ne se résume pas au présentiel et au distanciel mais à la façon dont on va “hybrider” le modèle organisationnel, les activités, les formations et les métiers au sein de l’entreprise. Ce n’est pas quelque chose d’effrayant comme l’était le Centaure représenté par les Grecs de l’époque Antique, mais au contraire une véritable chance ! Cependant, elle constate que le rapport à l’hybridation a toujours été compliqué. Le risque avec cette grande tendance à l’hybridation est que plus rien ne rentre dans des cases. 

Les avantages et les inconvénients du travail hybride

Selon Jordan, le premier avantage du travail hybride est celui de la flexibilité. La pandémie a remis en cause les journées de travail à horaires fixes. Aujourd’hui, avec ce modèle, les salariés ont le choix de leur lieu de travail et organisent leur journée de travail comme ils le souhaitent. 

Vient ensuite la qualité de vie au travail. La diminution du temps dans les transports réduit la charge de stress des employés. Ce temps gagné dans les transports peut être réutilisé pour s’occuper plus de soi ou des autres, ou tout simplement de s’investir dans des activités en dehors du travail. Par exemple, certains salariés auront davantage de motivation à venir à vélo au travail deux fois par semaine plutôt que tous les jours ou bien faire des activités à la pause déjeuner du fait de la réduction du temps de transport. 

L’hybridation du travail améliore également la productivité. Une étude Microsoft souligne que 82% des patrons estiment qu’après une phase d’adaptation, ils constatent un net gain de productivité fort avec le télétravail. Les collaborateurs interrogés déclarent qu’un bon équilibre entre le temps passé au bureau et celui en télétravail les rend davantage productif. Les salariés seraient donc plus ‘focus’ sur les tâches qui nécessitent une concentration accrue car moins d’interruptions pendant leur journée de travail. 

Enfin, le quatrième avantage de l’hybridation de l’organisation du travail pour les RH est celui de la diminution des coûts

  • Pour les salariés avec la diminution des frais liés aux transports ou à la restauration ; 
  • Pour l’entreprise avec la diminution des coûts immobiliers, des coûts de séminaires, des frais de déplacements et des flottes de véhicules. 

Quelques points de vigilances du travail hybride

Pour Jordan, le premier point de vigilance du travail hybride concerne la perte du lien social et du sens du collectif qui sont extrêmement importants pour générer une culture d’entreprise forte. Il est en effet beaucoup plus difficile de vivre des moments informels de manière forte lorsqu’ils sont organisés à distance. Or, avec le travail hybride, il n’y a plus de discussions et de réels échanges. “On a un risque de perdre le sens du collectif basé sur du vécu collectif. Ce n’est pas la même chose d’accueillir un nouveau en 100% distanciel qu’au présentiel.” 

Le deuxième point de vigilance concerne l’épuisement professionnel en partie lié à l’utilisation des outils numériques, puisqu’avec l'hybride, les barrières physiques s'effacent peu à peu et empêchent de créer du lien social. Il y a une porosité entre l’espace professionnel et l’espace personnel qui s’installe et cela peut nuire à la santé physique et mentale du salarié.

Repenser l'expérience collaborateurs pour rendre ce nouveau modèle viable

Étant donné que l’un des rôles du DRH est de développer l’expérience collaborateur la plus marquante qu’il soit pour ses équipes, son rôle dans le cadre d’une organisation de travail hybride est de penser cette expérience de façon omnicanale. “À la maison, au bureau ou en déplacement, l’expérience collaborateur doit être la plus qualitative possible pour que les temps forts de vie de l’entreprise aient la même résonance peu importe les modalités de travail choisies. C’est un défi car la fonction RH n’était pas la fonction la plus digitalisée. Maison s’y met et on arrive à mettre en place une expérience collaborateur omnicanal."

Il convient donc de travailler sur deux piliers pour rendre l’hybridation du travail viable ; 

  • La culture de l’organisation : c'est-à-dire avoir une culture de l’hybridation, car sans cela, les entreprises ne digitalisent pas comme il se doit et les réunions deviennent beaucoup trop longues comme en présentiel ; 
  • Les compétences et les outils : “qui dit hybride dit cohabitation de personnes en présentiel et en distanciel : pour que ça marche il faut donc des outils adaptés.” Il est primordial de former les personnes sur les outils.

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Demain, tous les métiers seront-ils hybrides ?

Aujourd’hui, nous assistons à une grande hybridation des métiers. On observe que l’hybridation touche tous les domaines de notre vie : l’industriel va vers du serviciel, les lieux peuvent devenir des tiers lieux, etc. Pour qu’une entreprise reste pérenne et se développe, elle va devoir se mettre à l’hybridation en croisant des secteurs, des technologies, des produits et des usages. Tout cela nécessite l’hybridation des métiers. 

“Avec la crise sanitaire, les identités professionnelles ont été brouillées. On ne savait pas bien comment se situer les uns par rapport aux autres.” Le distanciel a mis en lumière la difficulté pour certains services et métiers à parler le même langage. 

Pour Gabrielle Halpern, “en présentiel, lors d’une réunion, on se réunit mais on ne se rencontre pas”, chacun parle son jargon professionnel. La difficulté n’est pas tant l’aspect distanciel, mais comment arriver enfin à hybrider les métiers. 

Gabrielle Halpern cite le conseil de l’un des plus grands intellectuels du XXe siècle, Elias Canetti, qui disait que, puisque “la vie est un éternel rétrécissement, il n’y a qu’une seule manière d’y résister, en jetant son ancre le plus loin possible” vers ce qui est radicalement différent de soi. Comme s’intéresser aux autres services de l’entreprise pour mieux les comprendre et communiquer. "Le DRH doit permettre aux salariés de pouvoir s’hybrider, à évoluer en parlant avec les collègues ou d’autres départements. C’est cela l’hybridation. Ce ne sont pas les nouvelles technologies qui nous augmenteront, mais nous-mêmes en ayant le courage de devenir des centaures !" 

Aujourd’hui, par exemple, les juniors arrivent en entreprise avec plusieurs formations. Le rôle du DRH n’est pas de les mettre dans une case mais de réinventer leur métier en mettant en avant l’hybridation des compétences. Selon Gabrielle, “il faut arrêter de parler en termes de métier mais plutôt en termes de compétences."

Comment former les managers pour manager de façon hybride ?

La formation est un des piliers fondamentaux pour accompagner les collaborateurs vers le travail hybride de demain. Aujourd’hui, une réunion ne s'organise pas de la même manière qu’avant. Les réunions avaient certes les mêmes défauts - à savoir pas d’objectifs, trop de monde, trop longues et sans compte-rendus - mais de nouveaux outils font leur apparition complexifiant encore plus la relation. Pour des réunions efficaces, Jordan conseille d’utiliser le synchrone et l’asynchrone afin de centrer les échanges sur la nature de la réunion.

Il conseille également aux DRH d’accompagner les collaborateurs sur l’utilisation des outils numériques. Il faut en faire une compétence clé des prochaines années. Car ne pas savoir communiquer dans une organisation hybride peut être un vrai handicap. Sans cette compétence, un collaborateur peut être en décalage car il ne pourra participer à l’aventure collective. 

Visionner l’intégralité de cette table ronde de L’Atelier des RH 2021