[INTERVIEW] “Les Y et les Z veulent inventer leur propre modèle de société”

Les Millennials, ces jeunes actifs qui passionnent tant les entreprises. Sont-ils porteurs de méthodes de travail disruptives ou contribuent-ils à une évolution logique du monde du travail ? Nous avons souhaité en savoir plus sur cette génération de travailleurs qui fascine et intrigue encore les managers. Entretien avec Séverin Naudet, Chief digital officer du groupe Amaris et ancien conseiller numérique du Premier ministre.


Quelle est la vision du travail aujourd'hui chez les Millennials ?


Séverin Naudet : Ceux qu’on appelle les milléniales sont la génération engendrée par la plus importante révolution technologique depuis la révolution industrielle, le digital. Ils portent ces valeurs de transparence, de partage, de conversation, d’horizontalité. Si les milléniales aiment le « business », ils sont aussi en quête de sens et d’engagement. Ils attendent beaucoup de l’entreprise et considèrent qu’elle et ses dirigeants peuvent contribuer au progrès de la société et avoir un impact positif sur elle. Ils estiment, par ailleurs, que l’entreprise leur permettra individuellement d’avoir un impact plus direct et plus concret sur le monde. Ils souhaitent que les patrons s’engagent plus fortement pour contribuer à ce progrès et privilégient des entreprises ayant une éthique affirmée. La confiance et l’intégrité sont donc des valeurs centrales pour eux. Ils considèrent que le succès d’une entreprise se mesure d’abord à ses engagements et à sa volonté de changer le monde. La loyauté professionnelle des milléniales dépend largement de cette capacité d’engagement et de leadership éclairé. Ils sont beaucoup plus nombreux à déclarer vouloir rester longtemps dans une entreprise si cette dernière s’engage à améliorer la société.


Interview Millennials


Sont-ils en train de modifier le rapport de force en entreprise ?


Séverin Naudet : C’est une génération « projet » qui n’est pas adaptée aux organisations verticales, trop hiérarchisées et compartimentées car elle préfère des « missions » qui évoluent et s’adaptent aux besoins. Elle n’a pas la culture de l’organigramme et de l’organisation sociale traditionnelle de l’entreprise. Elle ne veut pas du statutaire, elle ne respecte pas les titres bien ou mal acquis, elle respecte l’entreprenariat, la passion, l’engagement, une vision. Les succès, comme les échecs… . Ils seront 50% de la population active mondiale (et française) dans 3 ans et 75% dans 7 ans, c’est probablement l’un des renouvellement générationnel le plus important de l’histoire moderne, leurs usages deviendront la norme.


N'est-ce pas une génération victime de préjugés ?


Séverin Naudet : De tous temps la génération suivante est dénigrée par la précédente sur le thème de « c’était mieux avant ». La peur de l’avenir, de vieillir et l’incapacité au changement fait dire beaucoup de bêtises. Socrate et Hésiode se lamentaient déjà sur la qualité de la nouvelle génération, dénigrant la jeunesse, considérant qu’elle amènerait l’humanité à sa perte… Les milléniales sont loin des procès en individualisme qui leur sont souvent intentés. Ils sont au contraire très concernés par leur environnement et se sentent responsables du monde qui les entoure. Ils sont une très large majorité à s’engager fortement et directement pour une « bonne cause » dont 59% pour la protection de l’environnement. Ils ne sont pas infidèles ils sont simplement pas en accord avec les valeurs que les baby-boomers ont imprimés au monde, et qui peut les en blâmer ? Nous sommes « des héritiers sans héritage », les baby-boomers ont détruits la planète, concentré la richesse, sanctuarisé un modèle de société d’un égoïsme inouï… Chaque génération a ses défauts mais franchement les baby-boomers devraient faire profil bas !


En quoi se différencient-ils des générations passées et à venir ?


Séverin Naudet : Il n’est pas question, pour cette génération, de subir, de travailler seulement par devoir par nécessité. Elle considère qu’un autre modèle est possible. Elle ne reproduira pas le « métro, boulot, dodo ». Les milléniales déclarent avoir une conception nouvelle du travail par rapport à celle de leurs ainés. Il leur est essentiel de trouver le juste équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Ils veulent d’abord s’accomplir personnellement et ensuite trouver la passion au travail. Ils valorisent dans le travail les valeurs d’écoute et de reconnaissance plutôt que celle d’autorité ou de fidélité.


Comment expliquer que les attentes de cette génération se tournent finalement vers "l'humain" ?


Séverin Naudet : A nouveau, ils sont en quête de sens. Ils constatent l’échec du modèle précédent. Les Y et les Z veulent inventer leur propre modèle de société. Ils se reconnaissent mal dans les valeurs des générations précédentes, la propriété ou la surconsommation, qui n’ont pas eu l’air de faire le bonheur de leurs parents. Le digital, contrairement aux idées reçues, leur a transmis un ADN « communautaire » où l’humain a toute sa place. Ils veulent avoir un impact sur le monde à travers leur entreprise, au sein d’un collectif.


Interview Millennials


Sont-ils les plus compliqués à fidéliser en raison de leur quête d’indépendance ?


Séverin Naudet : Oui, ils sont plus exigeants. Le « turn-over » des entreprises ne cessera d’augmenter si elles n’adoptent pas des organisations différentes, si elles ne s’adaptent pas aux attentes de cette génération et de la suivante. C’est très positif pour la société et pour l’entreprise. Les modèles doivent évoluer, et très vite.


Comment faire évoluer l'entreprise pour les séduire ? En sont-elles vraiment capables ?


Séverin Naudet : Je n’évoquerai pas un rapport de séduction qui correspond plus au monde du travail d’hier. Je pense plutôt à un rapport de confiance établi sur le long terme. Une relation équilibrée qui permet à chacun de grandir, de s’épanouir, de créer de la valeur ensemble. L’entreprise doit partager cette valeur, c’est ce qu’avaient bien compris les entreprises de la nouvelle économie à leur début. L’entreprise doit considérer ses talents comme son actif le plus stratégique, les placer au centre de leur dispositif. Il n’y a pas un exemple d’entreprise, il y a des expériences intéressantes.


Comment vont-ils recevoir l'intelligence artificielle ?


Séverin Naudet : C’est leur quotidien depuis toujours, l’algorithme est au cœur de tous leurs usages depuis leur naissance. Ils vont évoluer avec et décideront de ses limites ensemble. Ce sera probablement un sujet de société majeur pour longtemps. Quel rapport à la vie privée versus la qualité de service et l’instantanéité ? Quelle place pour le robot dans le monde du travail, quelles limites à l’automatisation … ?


Quel est leur rapport au sport et au bien-être ?


Séverin Naudet : Plus de 80% des milléniales considèrent que leur épanouissement personnel est essentiel et qu’il passe notamment par la qualité de l’environnement de travail. Ils souhaitent des espaces de travail différents, plus adaptés à leur mode de vie et plus humains.


Interview Millennials


Freelance, digital nomad, remote, coworking : un boom poussé par cette génération plus indépendante ? Vont-ils privilégier ces méthodes de travail face au salariat traditionnel ?


Séverin Naudet : Ils souhaitent, par ailleurs, de nouveaux modes d’organisation du travail. Contrairement aux idées reçues, ils sont 61% à préférer un emploi à temps plein mais ils sont aussi une très large majorité (56%) à privilégier des entreprises « agiles ». C’est une génération « projet » qui n’est pas adaptée aux organisations verticales, trop hiérarchisées et compartimentées car elle préfère des « missions » qui évoluent et s’adaptent aux besoins. Elle n’a pas la culture de l’organigramme et de l’organisation sociale traditionnelle de l’entreprise. Les milléniales veulent le meilleur des deux mondes de l’entreprise et de l’indépendance (freelance).


Quelle sera la prochaine génération ? Les Millennials les accepteront-ils ?


Séverin Naudet : Il semblerait, d’après les premières études, que la génération Z amplifie le phénomène Y plutôt que de se construire en opposition. Cette génération remet globalement en cause l’ensemble du système à travers des questions souvent, si ce n’est légitimes, en tout cas intéressantes : « Si les 15 métiers en moyenne que je ferai dans ma vie n’existent pas encore, pourquoi irais-je à l’école ? ». Ces générations poussent la société actuelle à une remise en question globale utile. De quelle entreprise parle-t-on ? La leur ou celle de quelques individus appartenant à un monde ancien… ?


Vous êtes intéressé par ce sujet ? Découvrez notre étude consacrée aux Millennials !


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Séverin Naudet, Chief digital officer du groupe Amaris et ancien conseiller numérique du Premier ministre. (Twitter, Linkedin et Facebook : @severinnaudet)