[INTERVIEW] Être digital nomad, entre mythe et réalité

Une génération qui va tout bousculer sur son passage ? Les Millennials. Dématérialisation des entreprises, multiplication des freelances… Le monde du travail évolue aussi vite que les attentes des salariés se renouvellent. Avec la banalisation du travail nomade, de nouveaux statuts apparaissent, dont un attirant particulièrement les regards : digital nomad. Décryptage de ce nouveau mode de vie et de travail avec les témoignages de Joëlle Salou et Margaux Roux, toutes deux ayant passé le cap en France et à l’étranger.


Besoin d’ère

Faire ce que je veux, où je veux. Véritable philosophie de vie ou utopie pour certains d’entre nous, les bouleversements du monde du travail ont motivé de nombreux jeunes et salariés à tourner le dos au cadre traditionnel du travail, parfois si rigide. C’est en effet l’avis de Margaux Roux : “J’ai toujours été assez inadaptée au fait de rester au même endroit tous les jours, enfermée entre quatre murs. J’avais l’impression de m’éteindre. Le temps passe et je suis toujours à la même place. Certes, le salaire tombe à la fin du mois mais est-ce ça qui me rend heureuse ? Je me suis posée la question et la réponse a été non. J’ai fait en sorte de changer les choses pour me sentir revivre, créer à nouveau, me lever le matin avec la motivation, gagner ma vie à faire ce que j’aime et être là où j’ai envie d’être.”


Digital Nomad : c’est exercer son métier partout dans le monde, en étant en mouvement, uniquement grâce à un ordinateur et une connexion wifi.


Face à un besoin de renouveau, de renaissance s’agitant peu à peu chez les salariés, certains font le choix de changer de vie. Jeunes diplômés, travailleurs en fin de carrière, les profils sont variés et illustrent le changement d’une époque où l’employé était cantonné à une entreprise pour 40 ans. “Le travail nomade, bosser de chez soi ou bosser à l’autre bout du monde ; correspond à une époque où l’on bouge beaucoup et facilement, indique Joëlle Salou, où la qualité de vie est une motivation importante pour tous les salariés, notamment les plus jeunes.


“La vie d’un digital nomad en trois mots ? Liberté, mouvement et créativité !”


Margaux Roux : Digital Nomad


Tonnerre sous les tropiques

La vie de digital nomad a de quoi faire rêver : horaires aménagés, travail derrière son ordinateur les pieds dans le sable, “J’adore, confie Joëlle Salou, je gère mon temps; je donne l'impression d'être tout le temps sur le pont mais en réalité, j'adapte mon temps de travail à mon rythme de vie; si j'ai besoin de 2h pour faire une course, je les prends.”

Nombreux sont les aventuriers à vouloir tenter l’expérience, mais finalement, pour les mauvaises raisons comme le souligne Margaux Roux : “Je vois beaucoup de personnes arriver à Bali dans cette sorte d’utopie “Je quitte mon job, je change de vie” alors qu’il sont tout simplement perdus. C’est un mode de vie qui fait beaucoup fantasmer, beaucoup se font de fausses idées. Ils ne voient que les bons côtés et ne prennent pas conscience de l’aspect responsabilité, organisation, masse de travail…

Le revers de la médaille peut être brutal. “L’avantage c’est la liberté, la contrainte qu’on ne peut compter que sur soi-même pour vivre”, assure Margaux Roux. “On ne se lance pas dans l’aventure digital nomad pour gagner de l’argent. Il faut voir quelles sont tes priorités, moi c’était la liberté. Dans ce cas la liberté à un prix, je ne gagne plus 3000 euros net par mois ! On vit avec moins, mais finalement mieux.


Margaux Roux : Freelance à Bali


Suis-moi, je te fuis

Motivés par un besoin d’indépendance trop souvent cloisonné en entreprise, beaucoup osent passer le cap au nom de la liberté d’entreprendre et d’une meilleure qualité de vie. Aujourd’hui, près de 95 % des salariés interrogés* pensent pouvoir prochainement travailler depuis n’importe où dans le monde.

S’ils ne l’ont pas déjà fait, ils le feront. Dans une certaine mesure, les salariés s’échapperont peu à peu de l’entreprise pour tendre vers des statuts de freelances ou même de digital nomads. Les chiffres ne mentent pas : ils seront près d’un milliard en 2035** ! “Je reste persuadée que le modèle de salariat actuel est clairement remis en question pour tout un tas de raisons, remarque Margaux Roux, les nouvelles générations se lassent très vite. Elles n’ont pas envie de rester enfermées dans un bureau pendant 45 ans à faire la même chose.” Un avis partagé par Joëlle Salou, “le travail sera mobile, le mouvement est déjà lancé _! assure-t-elle, _la plupart des travailleurs du tertiaire sont déjà nomades. Le home office se généralise, les outils de partage sont nombreux, les entreprises fonctionnent de plus en plus en mode projet avec des compétences qui vont s'associer pour un temps donné et ensuite évoluer ailleurs dans de nouveaux projets.


Le nomadisme, un phénomène mondial


La qualité de vie serait-elle donc la nouvelle aspiration des salariés ? “Il y a de plus en plus de burn-out en entreprise. Nous sommes encore dans un système ancien, avec une organisation pyramidale, des managers pas spécialement formés au management qui sont de bons techniciens mais pas préparés pour gérer d’autres humains, confie Margaux Roux. Cela aboutit à des situations de stress énormes, c’est le mal de notre siècle.”

La fin d’une époque semble être annoncée au moment même où le bien-être et le besoin d’indépendance motivent des générations entières de salariés, des plus expérimentés aux plus novices.

Les Millennials semblent s’imposer comme la figure de proue de ces changements d’organisation du travail où la qualité de vie sera maître.


Margaux Roux : Digital Nomad


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Sources

* Etude "L'évolution du travail" menée par l’ADP Research Institute, 2016.

** Article "The Future of Digital Nomads - How Remote Work Will Transform the World in the Next 20 years", 2015

Biographies

Joëlle Salou : Après plus de 20 ans passés en tant qu’experte développement RH et responsable recrutement et formation chez Swiss Life, Jöelle a développé son activité de consulting RH. Basée à Paris et passionnée par les startups et leur culture, elle propose ses services de Talent Developer partout en France et dans le monde. Elle travaille notamment avec la startup française Open Classroom.

Margaux Roux : Diplômée de Sciences Po Lyon en communication corporate, Margaux a occupé pendant 5 ans la position de responsable communication au sein de grands groupes à Paris (Groupe GoSport notamment). Elle s’est ensuite installée à Bali pour créer son agence de communication et de marketing digital et tient également un blog autour du voyage, du sport et de "l’empowerment" depuis 4 ans.